Un lit de malade six pieds de long, de Shiki Masaoka

Un lit de malade six pieds de long, de Shiki Masaoka (LES BELLES LETTRES) — ISBN-13 : 9782251722269 — 352 pages — 23,50 € — Genre : On achève bien les chevaux. ✮✮✮✮

Shiki-Masaoka

Atteint par la tuberculose et cloué dans son lit depuis sept ans, le poète Shiki Masaoka entreprend de raconter ses humeurs quotidiennes pour le journal japonais Nihon (qui les publiera chaque jour). Ainsi, ce sont 127 billets qui seront livrés au grand quotidien avant que l’auteur Shiki Masaoka ne décède en septembre 1902 à l’âge de 34 ans. Au final, l’ensemble des textes forme une sorte de journal intime…

Les 127 billets rédigés par le poète japonais peuvent être rangés dans deux catégories bien distinctes. Ainsi, il y a les textes dans lesquels Shiki Masaoka parle de sa maladie et de son quotidien en tant que malade. Enfin, les autres récits sont essentiellement des réflexions sur la peinture, le théâtre, la poésie, mais aussi parfois sur la société, la politique…

Les passages dans lesquels le poète japonais parle de sa maladie sont singuliers. Effectivement, ces derniers sont empreints de mélancolie, mais en même temps l’auteur décrit de manière mécanique les problèmes liés à sa maladie, comme si elle ne le concernait pas. Aussi, le poète japonais explique sans ambages comment parfois il doit patienter des heures avant qu’on ne vienne l’aider, car il n’a pas les moyens de payer une aide ménagère afin de suppléer sa femme. Toujours est-il que dès les premiers paragraphes j’ai ressenti la solitude de l’homme derrière sa plume et après quelques dizaines de pages, l’auteur lui-même aborde la question… Certes, des amis parfois passent le voir, mais ces moments sont si courts alors que les journées sont si longues. Certains passages sont tristes et l’on ressentirait presque la douleur du poète. Cependant, jamais Shiki Masaoka ne pleurera sur son sort et jamais il n’ira utiliser son talent de conteur pour tirer des larmes à ses lecteurs. L’homme est résigné et parfaitement conscient du court chemin qui lui reste à parcourir… Aussi, on ressent parfois une pointe d’agacement et de lassitude dans les mots de l’auteur, mais c’en est presque imperceptible, comme un son que seule une oreille absolue peut entendre. De plus, le poète ne montre pas de colère, non, juste de la résignation. Et il faut distinguer cette dernière de l’abandon. Effectivement, sans victoire possible l’abandon n’existe pas et pour Shiki Masaoka tout est joué depuis longtemps.

« À l’époque où j’étais étendu sur mon lit de malade, mais où je pouvais encore bouger, je n’ai jamais trouvé la maladie amère et je restais paisiblement couché, mais maintenant que j’ai perdu la liberté de me mouvoir, les douleurs spirituelles ont surgi et j’endure chaque jour ou presque des souffrances insensées. Pour y échapper, j’imagine divers subterfuges et je tente en vain de déplacer tant bien que mal ce corps impotent. Je ne fais qu’augmenter mes tourments. Mon cerveau s’en trouve tout embrouillé. Quand cela devient insupportable, les liens du sac cèdent sous la pression, et finalement tout explose. Alors rien ne va plus. Ce sont des hurlements. Des sanglots. Et encore plus de hurlements. Et encore plus de sanglots. Ces souffrances, ces douleurs, j’échoue à les qualifier. Je me dis que ce serait un réconfort de devenir véritablement fou, mais c’est également impossible. Si je pouvais mourir… C’est ce à quoi j’aspire le plus ; mais cela m’est impossible, tout autant que de trouver quelqu’un qui aurait la bonté de bien vouloir mettre fin à mes jours. »

Quand le poète n’aborde pas la question de sa maladie, il rédige des critiques sur des peintures japonaises que je ne connaissais malheureusement pas pour la plupart. Ces parties du livre sont plus difficiles à aborder, mais elles sont aussi très intéressantes pour ceux et celles qui s’intéressent au Japon et à sa culture. L’auteur parle aussi du théâtre japonais et des haïkus. D’ailleurs, le livre est rempli de haïkus, il y en a presque à chaque billet. Il faut savoir que Shiki Masaoka est celui qui a révolutionné ce genre poétique en lui donnant sa forme moderne. Pour l’occasion, j’en ai rédigé un que voici :

Japon un été
Brule feu endiablé
Puanteur de mort

Ainsi, bien que le style d’écriture soit différent, les billets dans lesquels le poète japonais traite des différentes formes artistiques me font penser au livre « À rebours » de Joris-Karl Huysmans.

« Un lit de malade six pieds de long » est un livre aux multiples thèmes : la maladie, la mort, l’euthanasie, la vie, la beauté, l’art… Il s’agit d’un livre parfois difficile, mais beau et poétique. « On achève bien les chevaux », disait en son temps Horace McCoy. Shiki Masaoka, lui, patientera plus de sept ans dans d’horribles souffrances.

Qui aime les haïkus ? Qui aime les livres qui parlent d’art ? Qui aiment les histoires tristes et douloureuses ? Que pensez-vous de mon petit haïku ?

(18 commentaires)

  1. Je n’ai pas de connaissance en littérature japonaise non plus… Ton billet est vraiment intéressant. J’ai beaucoup aimé « À rebours ».., ce bouquin est loin dans ma mémoire mais elle fut une lecture marquante pour moi. Pour les histoires tristes et douloureuses… C’est mon bagage… Merci encore de me faire découvrir un univers! 🙂

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  2. C’est terrifiant de constater à quel point la tuberculose était meurtrière et il en fallait du courage pour endurer cette épreuve : l’art et la poésie devaient être alors nécessaires pour dépasser la souffrance. Je ne m’y connais pas du tout en haïkus mais j’ai toujours été attirée par leur côté mystérieux, et leur rythme. Et un haïku calligraphié, c’est très beau.
    Félicitations pour ton haïku: il est évocateur, et graphiquement, il est bien disposé.
    Eh bien, une nouvelle (jolie) corde à ton arc 🙂

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  3. C’est parfois étrange les coïncidences. En lisant ta chronique, je me suis dit que ce nom me disait quelques chose. Cela m’a « turlupinée » pendant quelques jours mais je viens de trouver; je suis en train de lire » Haïkus du temps présent » de MAYUZUMI Madoka que je te conseille si tu aimes les haïkus. Un haïkus par page avec les explications de l’auteur, de la traductrice et sa traduction en romaji et Kanji. Dans l’introduction, on peut lire : « Mayuzami Madoka se situe dans la lignée traditionaliste du poète Takayama Kioshi, disciple de Masaoka Shiki et maitre du kachô-fuei, »célébrations des fleurs et des oiseaux », qui s’attache à décrire les phénomènes saisonniers en lien avec les activités humaines. »
    Dans le domaine de la littérature japonaise, j’aime beaucoup le blog lirelejapon.blog.lemonde.fr. peut-être qu’il t’intéressera 😉

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  4. J’ai envie de le lire !
    Je n’en avais jamais entendu parlé mais tu en causes si bien que je me le mets immédiatement dans mon pense-bête. Je sens que ce livre est fait pour moi.
    Merci pour cette chronique qui donne tant envie de découvrir malgré la tristesse du sujet.

    Aimé par 2 people

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