Prochain épisode, d’Hubert Aquin

Prochain épisode, d’Hubert Aquin (BIBLIOTEHQUE QUEBECOISE) — ISBN-13 : 9782894061176 — 289 pages — 15 € — Genre : Vertigineux. ✮✮✮✮✮

aquin

« Prochain épisode », d’Hubert Aquin est présenté comme étant un livre d’espionnage. D’ailleurs, le synopsis tient en quelques mots… Un révolutionnaire québécois doit retrouver en Suisse un agent des forces fédéralistes canadiennes afin de le tuer. L’histoire est simple, mais l’écriture ne l’est pas… Non, cette dernière est vertigineuse. Saisissante ! Finalement, est-ce une histoire d’espionnage que raconte Hubert Aquin ?

Pour moi, ce roman est tout sauf un roman policier. Certes, l’intrigue est là, présente et palpable, et on se demande si le meurtre aura bien lieu, mais ce n’est pas l’essentiel du livre. De plus, l’histoire est double… Ainsi, il y a l’intrigue du narrateur révolutionnaire québécois qui prend en chasse un homme et il y a l’histoire du (vrai) révolutionnaire québécois qui écrit ce livre enfermé dans un asile psychiatrique. Au final, que reste-t-il ? Eh bien, un véritable chef-d’œuvre… Dans ce texte, nous ne savons jamais très bien où nous sommes, nous goûtons aux phrases qui nous emportent littéralement et nous aimons…

« Je ne sais pas ce qui se passe en moi. Soudain j’ai des sueurs. Il prend une envie folle d’éclater, de hurler aux loups et de donner des coups de pieds sur les murs lambrissés. Une angoisse intolérable s’empare de moi : le temps qui me sépare de ma sentence m’épuise et me met hors de moi. Toute ma force coule de ma bouche en une hémorragie de blasphèmes et de cris. Enfin pourquoi dois-je éprouver de telles secousses devant le vide insensé que je ne suis plus capable d’affronter ? »

Ce livre, c’est l’histoire d’un homme au bout du rouleau qui lutte et combat. Ce livre, c’est la confession d’un révolutionnaire brisé qui balance sa rage, son désespoir, son désir de liberté, sa frustration… Ainsi, dans un style halluciné et vertigineux le lecteur est emporté par un flot de phrases folles, comme un surfeur noyé par une vague, mais excité et heureux d’avoir pu sortir un peu la tête de l’eau avant de replonger… Inlassablement, j’ai replongé, je me suis de nouveau noyé dans le texte d’Hubert Aquin qui m’a fasciné et bouleversé. L’auteur québécois écrit dans un style tourbillonnant et à la fin du livre nous avons la tête qui tourne. Je n’ai pas pu lâcher ce livre que j’ai presque lu d’un coup. Parfois, il y a des livres qui vous collent à la peau des jours durant et « Prochain épisode » fait partie de ceux-là. Parfois, il y a des livres qui vous font déprimer, car vous vous dites que c’est comme ça que vous aimeriez écrire, mais que jamais vous n’y parviendrez et « Prochain épisode » fait partie de ceux-là. Moi, c’est comme lui que je voudrais savoir écrire.  Vraiment ! Il me faut maintenant trouver qui je dois retirer de mon top 100 afin de rajouter ce livre d’Hubert Aquin.

Enfin, on peut et doit aussi analyser le texte comme étant celui d’un homme qui expose ses doutes. L’espion du livre ne sait plus, il ne semble plus croire au bien-fondé de sa mission. Celui-ci tergiverse, tournant en rond, se questionne et nous interpelle. On peut penser que l’auteur a ainsi voulu exprimer ses propres doutes quant à ses actions politiques. Il y a aussi de l’amour dans ce livre, l’amour d’une femme et d’un pays… Ainsi, à travers cette histoire d’espionnage, Hubert Aquin dresse l’autoportrait de ses émotions et réflexions. De son mal de vivre ? Fou ! Un livre fou ! « Prochain épisode » est un roman qui finit par vous plonger dans une certaine forme de mélancolie…

« Mon amour, tu es belle, plus belle vraiment que toutes ces femmes que je dévisage avec méthode. Ta beauté éclate de puissance et de joie. Ton corps nu me redit que je suis né à la vraie vie et que je désire follement ce que j’aime. Tes cheveux blonds ressemblent au fleuve noir qui coule dans mon dos et me cerne. Je t’aime telle que tu m’es apparue l’autre nuit, quand je marchais vers la place de la Riponne, pleine et invincible ; et je t’aime tumultueuse quand tu cries nos plaisirs. »

J’ai bien peur que ma petite critique ne rende pas assez bien compte de la qualité de ce texte (Prochain épisode) d’Hubert Aquin, publié pour la première fois en 1965. Cependant, sachez que ce roman fait partie des livres les plus étudiés des facultés littéraires québécoises. D’ailleurs, j’ai du mal à comprendre qu’Hubert Aquin ne soit pas plus connu en France, de même que Réjean Ducharme, Gérard Bessette et tant d’autres auteurs québécois modernes et qui ont participé à son essor. J’ai appris ça en lisant une thèse de doctorat consacré à Réjean Ducharme. Oui je sais, j’ai d’étranges lectures…

Avant de conclure, je tenais à remercier Madame lit pour m’avoir fait découvrir ce formidable écrivain qu’est Hubert Aquin. Sans elle et la blogosphère d’une manière générale, je n’aurais jamais entendu parler de cet auteur. Je vais d’ailleurs m’acheter prochainement : « L’invention de la mort ». Qu’en penses-tu Madame lit ? De plus, si je t’avais sous la main, j’en discuterais (de ce livre) longuement avec toi… As-tu ressenti le livre tout comme moi ?

Qui aime les livres tortueux et torturés ? Qui connaissait cet écrivain québécois ?

(19 commentaires)

  1. Nos amis québécois sont souvent passionnants, je les connais bien pour avoir entre autres recours à un site génial dédié au français… ils connaissent et pratiquent notre langue avec plus de talent et de passion que nous ! Néanmoins je dois convenir que je connais assez mal leur littérature et je viens grâce à ton article de trouver des suggestions que je ne manquerai pas d’explorer en commençant bien évidemment par « Prochain épisode ». Merci

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  2. J’ avais noté également ce titre grâce à Madame lit 😊 . Ton enthousiasme donne envie de se plonger dans cette écriture percutante. Est il facile de se le procurer ? J’ imagine que tu as dû le commander en librairie?

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  3. ton plaisir est palpable, tu peux déjà te dire que tu as réussi, je suis un peu sur la réserve à cause de ce passage: « par un flot de phrases folles, comme un surfeur noyé par une vague » la cartésienne que je suis a souvent besoin d’un sol solide sous ses pied pour apprécier un livre. Mais le thème du révolutionnaire qui réfléchit sur la violence m’intéresse depuis Camus et « Les justes »

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  4. Cher Goran, ta chronique reflète très bien l’âme de ce superbe roman… Je pourrais en parler longuement avec toi…tout comme de Ducharme. Savais-tu que Ducharme est un des auteurs que j’ai étudié pour ma maîtrise (voir mon à propos)? Je suis très contente d’avoir pu te permettre de faire cette belle rencontre littéraire. J’ai lu aussi « Neige noire » et « Trou de mémoire » d’Hubert Aquin. Le thème de la folie, de la mort, du pays font partie de ses univers. De plus, j’imagine que tu sais maintenant qu’il a réalisé un film…Moi aussi j’aimerais posséder sa plume et son talent…un grand intellectuel québécois. Merci de le faire découvrir à tes abonnés!

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    1. Merci beaucoup… Et surtout merci de m’avoir fait découvrir Hubert Aquin. Sans toi, je n’aurais probablement jamais lu ce livre. Tu as donc aussi travaillé sur Réjean Ducharme. Non, j’ai loupé cette information. Désolé. J’ai eu du mal à rédiger mon texte, mais si tu me dis que ma chronique est plutôt juste, j’en suis très heureux… Dommage que tu n’habites à côté, on aurait pu en discuter… C’est bête… Par contre, j’avais une question. J’ai lu je ne sais plus où, qu’Hubert Aquin est adulé par les universitaires et boudé par le public. Ma question, c’est pourquoi ? Car le texte est fort et plutôt accessible. Enfin, il m’a semblé… Je vais regarder les titres que tu donnes, mais on ne trouve pas tout ici…

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      1. Lorsque j’étais à L’Université Laval en tant qu’étudiante, les professeurs du département de littérature québécoise ne voulaient pas enseigner Hubert Aquin qu’ils jugeaient trop complexe…Alors, il était bien adulé mais pas enseigné. Cela a probablement changé… Alors, pour le public… Je crois qu’il était considéré comme étant trop difficile à saisir… Il était réservé à l’élite. Pour Réjean Ducharme, c’est la femme de Gaston Miron, notre grand poète, qui a été mon professeure et qui m’a permis de lire tous les livres. Pour « Neige noire », si tu as la chance de le lire, tu vas découvrir une bien belle référence à Shakespeare! 🙂

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