Double suicide manqué aux 48 cascades d’Akamé, de Kurumatani Chōkitsu

Double suicide manqué aux 48 cascades d’Akamé, de Kurumatani Chōkitsu (VAGABONDE) — ISBN-13 : 9782919067183 — 209 pages — 18,50 € — Genre : Fuite en avant. ✮✮✮✮

akame

Dans le Japon flamboyant, celui de l’époque du miracle économique que tout le monde montrait en exemple, un homme avait échoué loin du rivage des vainqueurs et des conquérants. Avec un diplôme universitaire en poche et une carrière en tant que salarymen qui lui tendait les bras, ce dernier avait pourtant tout pour réussir.

Cependant, quelque part sur le trajet tracé d’avance de son existence, le personnage principal du livre se perdit… Sans doute que la vie servile de l’employée de bureau ne convenait pas à cet homme désabusé. Alors, le narrateur, dont on ignore le prénom comme pour mieux le cacher, prit la fuite. Ce dernier se dérobera au lieu qui l’entoure, à l’époque, à la vie… Cet homme ira jusqu’à renoncer à sa propre personnalité, à ce qui faisait qu’il était lui et s’installera dans le quartier des « traîne-savates » de la ville d’Ama.

Aussi, c’est dans un immeuble habité par les voyous, les prostituées, les laissés-pour-compte que le narrateur se réfugiera. Qu’il est difficile de fuir et de se cacher ! Tous les voisins ne remarqueront plus que lui, l’homme à la parfaite éducation, l’homme qui n’avait rien à faire dans ce lieu maudit, l’homme qui voulait s’oublier et se faire oublier, mais qui ne comprenait pas pour autant ce qui se passait autour de son Nouveau Monde… Toujours est-il que le narrateur est attiré par l’odeur moite de ce milieu cruel des « traîne-savates », comme s’il s’agissait du parfum « Chanel N°5 » porté à l’époque par une Marilyn Monroe endormie.

« La femme aux cheveux rouges était revenue dans la chambre d’en face. Cette femme semblait avoir mon âge. Je veux dire par là qu’elle avait vécu à peu près autant que moi dans ce monde. Et si pour finir elle se faisait tatouer le dos, c’était après avoir épuisé toutes les autres possibilités et sans doute cherchait-elle à renaître du fond du désespoir, mais les plaintes déchirantes qui s’échappaient de la chambre prouvaient assez que ce ne sont pas les mots qui nous poussent à agir. De quel douloureux destin cette femme était-elle prisonnière ? »

Le narrateur, qui dans un premier temps jouera le rôle d’observateur d’un petit groupe d’hommes et de femmes qu’il ne comprend pas, finira par devenir aussi acteur de cette société dans la société, mais un acteur par intérim… L’homme sans nom trouvera l’amour, le dégoût, la peur, mais trouvera-t-il ce qu’il est finalement venu chercher ? Un peu de vie, mais aussi de mort… Et quoi d’autre encore ?

« Double suicide manqué aux 48 cascades d’Akamé », est un roman fascinant qui semble se dérouler à une époque ancienne et malheureuse alors que l’histoire se situe dans le Japon du miracle économique. Il n’y a pourtant ni miracle ni paradis, diront certains… La nostalgie est présente tout au long du livre. J’aime ce sentiment. J’aime les histoires de vies brisées. J’aime l’émotion qui se dégage de ce roman à l’ambiance triste et surannée. Elle est poignante cette aventure de l’homme qui a raté le coche de sa vie et qui se laisse entraîner sans résister. Et que dire de l’écriture de Kurumatani Chōkitsu, si ce n’est qu’elle est magistrale, à la fois dure et poétique ? Rien. Ah que ce texte me parle ! Dans ce roman, il y a du sexe torride, de la folie…

« Non, elle s’était déjà déclarée plus tôt, cette force qui me poussait et me baladait dans un endroit à l’autre. Dès Tokyo. À vendre des annonces jour après jour, je n’avais qu’une seule peur : j’étais en train d’enterrer ma vie. J’en éprouvais de la rancœur, le sentiment d’une chose irrémédiable. Et comme je n’étais même pas capable de me raccrocher à une femme, je me raccrochais à ma propre nullité. »

Avant de conclure, il me faut dire quelques mots sur l’auteur. Ainsi, c’est le premier roman de Kurumatani Chōkitsu traduit en français, malheureusement mort il y a environ un an à l’âge de 70 ans. J’espère que d’autres traductions suivront… Quoi qu’il en soit, ce livre contemporain est, comme je l’apprends sur le site de l’éditeur, représentatif de ce qui est appelé au Japon le roman Je : Watakushi shôsetsu. Pour plus d’explications, je vous invite à aller voir le site de l’éditeur. Enfin, « Double suicide manqué aux 48 cascades d’Akamé » a été adapté en 2003 au cinéma par Arato Genjirô et tout comme le livre il fut récompensé par des prix japonais.

C’est le deuxième auteur japonais pour la première fois traduite en français que je découvre en quelques mois et encore une fois je suis subjugué… Un livre à lire et à découvrir pour tous ceux et celles qui aiment la littérature japonaise, mais aussi pour ceux et celles qui aiment les histoires fortes…

Qui aime les romans qui parlent de crises existentielles ? Qui aime les romans qui montrent les exclus ? Qui n’a jamais rêvé de fuir et de tout recommencer autrement ? Pour se retrouver faut-il tout oublier et s’éloigner de tout ce que l’on connaît ?

(22 commentaires)

  1. Tiens, du Japon par ici. ^^
    Un titre très fort à en croire ton article dont on perçoit vite l’enthousiasme. Les thèmes que tu évoques me parlent beaucoup aussi et aux deux dernières questions que tu soulèves en fin d’article, nous sommes nombreux je pense à pouvoir répondre un oui sans avoir pour autant un jour eu le courage/la possibilité de sauter le pas.

    Aimé par 1 personne

      1. J’espère que tu vas aimer cet univers bien particulier! N’hésite pas à faire un peu de recherche sur l’écrivain avant d’amorcer cette lecture (idéologie en fonction du climat politique du Québec de l’époque). Je vais tenter de voir si je peux me procurer le roman de ta chronique ici! Merci! 🙂

        Aimé par 2 people

  2. Je ne connaissais pas ni l’auteur, ni la maison d’édition. Je découvre, je découvre. Et comme j’aime toujours la littérature japonaise, ta chronique n’est pas passé inaperçue 🙂

    Aimé par 1 personne

  3. En lisant ton article, je me disais oui mais non, il ne m’aura plus Goran. Et puis, je lis « Dans ce roman il y a du sexe torride, de la folie ». La petite phrase qui tue les bonnes résolutions. Je continue ma lecture et je me dis j’ai dû mal lire alors je remonte dans l’article, et je relis cette petite phrase, je me dis peut-être qu’elle s’est échappée d’un autre commentaire, que Goran ne l’a pas vue… enfin bref, je ne résiste pas au mot folie, tu comprends ? Si ça se trouve cette phrase se sera auto-détruite une fois que j’aurai envoyé mon commentaire, et j’aurai l’air bien , moi.

    Aimé par 1 personne

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