Enterrement à Thérésienbourg, de Miroslav Krleža

Enterrement à Thérésienbourg, de Miroslav Krleža (Ombres) — ISBN-13 : 9782841420001 — 91 pages — 7,60 € — Endoctrinement militaire. ✮✮✮✮✮

krleza

J’ai toujours eu envie de lire Miroslav Krleža, écrivain croate dont l’œuvre fut influencée par Strindberg, Dostoïevski, Riike, Proust, etc. Des auteurs que j’affectionne. Extrêmement populaire dans son pays, Miroslav Krleža est malheureusement très peu traduit en France. Cependant, il est possible de découvrir cet écrivain, par une longue nouvelle, « Enterrement à Theresienbourg », disponible aux éditions Ombres. Et, c’est de ce texte que je vais parler ici.

Dans « Enterrement à Thérésienbourg », Miroslav Krleža nous conte l’histoire d’un jeune officier d’une troupe d’élite austro-hongroise : le dix-septième régiment de Dragons de Thérésienbourg. L’histoire se déroule en 1909. Dans la première moitié du texte, il est question de gloire et de prestige, mais aussi de fierté. Ainsi, une réception grandiose et à laquelle sont conviés des émissaires japonais (eux aussi vainqueurs sur le front russe) est organisée, afin de célébrer les Dragons, combattants héroïques que tout le monde admire. N’ont-ils pas réussi l’exploit de se défaire de Napoléon ? Comment l’ignorer ? Et ces soldats sont si beaux dans leurs tenues d’apparat militaire… Comment ne pas s’en vanter ? Les inventaires des merveilleux uniformes, les recensements des batailles victorieuses, les énumérations des médailles, les décomptes des titres militaires, etc. sont détaillés avec insistance, à la cadence d’un tir d’une mitrailleuse. L’auteur insiste jusqu’à l’overdose et le lecteur inattentif pourrait ne pas voir le second degré pourtant présent. Ainsi que l’ironie… La deuxième moitié du texte sera plus explicite. Et non, ni le patriotisme ni le nationalisme ne sont défendus dans cette nouvelle de Miroslav Krleža. Bien au contraire !

À partir de la seconde moitié du livre, Miroslav Krleža, qui ne s’intéressait quasi exclusivement jusqu’ici qu’au groupe, au corps militaire sans jamais se préoccuper de l’individu va opérer tout d’un coup un changement de cap. Alors, le style de l’auteur change, de même que son ton. Aussi, on en apprend plus sur le personnage principal. Ramong Guéza d’Orkeny fils d’un héros de guerre mutilé n’est pas qu’un simple officier, il est aussi docteur en mathématique. On le dit arrogant et indiscipliné, on le sent indécis et amoureux, on le devine déprimé et malheureux. « « Pardon, si vous n’avez rien de mieux. Puis-je vous demander une valse ? » Il se croyait un personnage sorti d’un vieil album relié en peluche. « Pardon, si vous n’y voyez pas d’inconvénient… Puis-je me présenter ? Je suis Ramong. Je suis syphilitique, je porte des pantalons rouges et je sens la brillantine. Votre père possède une belle pharmacie et, comme futur beau-père, il me donnera bien un immeuble au coin de la Place du roi Korvin ! Vous me ferez cocu. Soyons un couple idéal, dansons une valse. » Voilà le succès. Indigne. » Enfin, tout est dit sur Ramong, comme tout est dit sur son régiment. Son supérieur le raconte et l’auteur nous en donne encore une fois jusqu’à l’overdose. Jusqu’au mensonge ? À la manipulation ? Enterrement à Thérésienbourg serait-elle une oeuvre cynique ? Probablement ! C’est de cette manière que je la perçois. L’auteur oppose aussi dans son texte l’élite militaire à la fois nécessaire et indispensable à l’élite intellectuelle à la fois inutile et incompétente. Aujourd’hui encore l’élite intellectuelle est raillée, et rien ne semble avoir changé. Miroslav Krleža parle aussi dans sa nouvelle, de manipulation, d’endoctrinement… Et de bien d’autres choses.

On comprend les thèmes abordés sans qu’il soit explicitement nommé et c’est ce qui fait la force de ce livre. Le récit résolument pessimiste, diront certains (je l’appellerai plutôt réaliste), raconte la mort dans tous les sens du terme, la mort d’une époque et bien plus encore. Je n’en dirai pas plus… Toujours est-il que je suis ravi d’avoir pu découvrir Miroslav Krleža, un grand écrivain malheureusement méconnu en France. Le style de l’auteur est extrêmement riche et soigné, à la fois exigeant et reposant. En moins de cent pages, Miroslav Krleža nous montre toute l’étendue de son style qui change de registre à plusieurs reprises et les différentes facettes de l’écriture de Miroslav Krleža ne peuvent nous laisser indifférents. À découvrir !

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